Journal de bord du 10 au 15 Mai

Visa pour l’Iran en poche nous commençons à étudier avec attention les cartes routières. Si Trabzon est situé en bord de mer, la ville n’en est pas moins entourée d’une barrière montagneuse impressionnante. Pour rallier le plateau anatolien central, le poulpe devra franchir une succession de cols à 2000 mètres, l’occasion pour nous de tester son endurance et de vérifier si les racontars d’internet concernant les problèmes de combustion du diesel en altitude relèvent ou non de la fiction.

Après une halte au monastère de Sumela, niché à flanc de falaise au milieu d’une forêt luxuriante, nous entamons une longue ascension. La mécanique fonctionne impeccablement et nous en profitons pour rallier quelques camions, amicalement doublés, à notre panache brun… La matinée suivante est une répétition, à la lumière du jour, des ascensions et descentes successives de la veille. Puis voici Erzurum, ville millénaire enclavée dans une cuvette montagneuse à plus de 1800 mètres d’altitude dans un environnement de steppes arides. Nous sentons très nettement un changement d’ambiance, la grande majorité des femmes est voilée et pour la première fois depuis notre départ les tchadors font leur apparition. « Détail » vestimentaire mis à part, la ville est dotée d’un charme certain ; la forteresse imposante à souhait, le portail de la mosquée particulièrement soigné dans le style Seldjoukide et le vieux quartier en phase avancée de destruction. Pourtant, comme ailleurs en Turquie les vieilles pierres ne font pas de vieux os et les anciens quartiers sont rasés avec méthode. Une occasion pour toute l’équipe de faire un peu d’urbex dans les décombres.

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Bientôt s’élèvera ici un parking ou un ensemble d’immeuble bétonné bien plus en phase avec les critères esthétiques et architecturaux locaux ! Heureusement les montagnes kurdes que nous traversons sont encore préservées d’une urbanisation forcée menée à la pointe de la truelle et à grand renfort d’immenses cimenteries.

Le lendemain brève visite d’un château haut perché dans les montagnes sous une pluie battante et arrive enfin le moment tant attendu, le passage de la frontière iranienne. Côté turc tout se passe bien sur nos quatre grosses roulettes ; confiants nous abordons la phase iranienne pleins d’entrain.

Le premier douanier, sympathique, se contente de jeter un œil à l’intérieur de Poulpi, secondé en tous points par un personnage à l’air louche et au sourire vicieux qui se prétend douanier. Méfiant, mais encore confiant dans l’impossibilité d’un système de corruption au sein même des postes frontières, nous lui confiant à contrecœur notre carnet de passage en douane. Une bouteille de palinka maison (jetée aux oubliettes) plus tard, nous attendons sagement notre coup de tampon voile sur la tête pendant que la douce phrase prononcée par notre ami au rictus carnassier résonne encore en nous « Iran is an islamic country no alcohol, problem, go back to Turkey ! ». Une fois nos passeports en poche il nous faudra encore affronter le retour de ce mollah de frontière corrompu, demander avec force pourquoi nous devrions régler 30$ pour récupérer un bout de papier gratuit selon les lois, affirmer à maints reprises que nous paierons avec le plus grand plaisir une fois le tampon de l’administration apposé sur un reçu, accepter patiemment d’écouter les malédictions professées contre trois femmes et un homme seul, supporter l’intimidation de se faire frapper à coups de pieds et finalement, Grace à Dieu Nous, nous l’avons. Sans débourser un centime nous récupérons notre sésame de papier ! Le douanier ayant observé toute la scène se contentant d’un misérable sorry… Reste maintenant à compléter le « tryptique » nécessaire au passage du camion. Au milieu de vendeurs d’assurances à la sauvette, de changeurs d’argent au black il faut réussir à faire apposer sur notre papier trois coups de tampons successifs surmontés de trois signatures et enfin les portes de la République Islamique, bien frêles, s’ouvrent. Nous voici en Iran !

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Déboussolés et exténués par la tension du passage de douane, le Poulpe se retrouve néanmoins propulsé dans un flot impressionnant de voitures et de camions sur une route défoncée et  parsemée de dos d’âne non signalés. Le pot d’échappement bas nous prenons la fuite vers le large afin de retirer un peu d’argent et pour nous remettre de nos émotions.

Maladroitement accoutrée, ignorant tout du farsi et des coutumes locales nous partons à la recherche d’un distributeur susceptible d’accepter notre carte bleue tout en espérant que les recommandations professées par les changeurs quelques minutes plus tôt n’étaient que mensonges. Comment ne pourrions-nous pas être au courant qu’il est impossible de retirer de l’argent en Iran ? Après une brève visite des guichets de banque un doute commence à s’installer, même si, étonnamment confiant dans la puissance des quatre lettres VISA, nous décrétons plein d’assurance que nos problèmes monétaires se résoudront d’eux-mêmes à la prochaine grande ville.

Un rapide coup d’œil sur les panneaux indicatif nous rappelle néanmoins que 280 kilomètres nous séparent de Tabriz et que notre réservoir est au trois-quarts vide. Chouette une aventure qui se profile grommellent nos quatre aventuriers l’œil hagard. Reste encore, pour clore cette longue journée, à trouver un endroit ou parquer le van, se faire inviter pour la nuit chez des kurdes indépendantistes militants actifs du PKK, apprendre à manger avec le nan (pain plat iranien), boire du thé à la bergamote, s’inventer une histoire familiale descente aux yeux de la loi islamique, prendre le petit-déjeuner, chercher désespérément un distributeur, changer tous nos euros (ce qui nous permet tout de même de devenir millionnaires), dire au revoir à nos protecteurs d’un jour et nous voici repartis sur les routes cabossés.

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Le réservoir est plein, 8€ les 50 litres, et un mail a été envoyé à Tim pour qu’il rapporte avec lui l’argent nécessaire à la poursuite de notre voyage. Au Turkménistan non plus il n’y a pas de distributeurs.

On est heureux, on a la patate et nous voici lancés sur les routes de la perse antique. Malheureusement pour nous les libéralités mésopotamiennes ont disparu et la rigueur régissant les rapports hommes femmes semble bien moins folichonne.  Gare aux chemises trop serrées, aux pantalons sans jupe, attention de ne jamais adresser la parole à une personne du sexe opposé, une femme ne fume pas et se garde bien de regarder un homme. Le changement est rude et brutal, en comparaison la Turquie nous apparait comme un havre de paix et de tolérance. Sous le poids des regards et face à l’acharnement des « guides » nous battons en retraite à bord de notre maison sur roues et mettons le cap sur les montagnes pour s’isoler un peu. Mais journée mal commencée ne peut bien se terminer (vieux proverbe parthes). Après avoir désensablé le camion nous tentons une première petite randonnée en montagne avant de revenir en courant, cinq gros chiens aboyant à nos trousses. Et ponpon de la soirée la police vient nous déloger durant la nuit alors même que nous regardons un film sur les excès du pouvoir et de la police iranienne. Ambiance à bord du camion. Crevé et pas trop rassurés nous revenons aux vieilles méthodes et décidons de hisser notre frein à main sur le parking d’une station-service. Et une fois encore nous serons délogés par un patron mal embouché dès potron-minet… Le Lonely Planet nous avait pourtant prévenu « préparez-vous à oublier tous les préjugés que vous aviez sur l’Iran » !

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Debout de bonne heure, telle une comète nous filons vers Tabriz laissant derrière nous une douce poussière d’hydrocarbure. Ah qu’il est bon de retrouver une ville, une université et des gens ouverts. Tout le monde est gentil, nous aide, nous guide, nous parle et se montre curieux de nous sans aucune trace d’animosité. Les jeunes filles montrent une grande partie de leurs cheveux et les amoureux osent même se tenir par la main. La ville est belle et bruyante, l’office de tourisme nous rassure nous pouvons camper partout en Iran et nous allons bientôt retrouver Tim. Nous installons donc notre campement au parc El Goli un jeudi soir (le samedi local). L’ambiance est très plaisante et enfin reposante, nous pouvons à nouveau dormir du sommeil du juste.

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Une réflexion au sujet de « Journal de bord du 10 au 15 Mai »

  1. Que d’aventures… On espère que vous vous êtes bien remis de vos émotions du passage de la frontière iranienne, nous, on enrageait rien qu’à vous lire… Sinon une petite suggestion pour les commentaires : Pourriez-vous mettre les dates des évènements dans le texte ? On se perd un peu dans les dates, nous autres… On vous embrasse fort, fort ! et continuez à prendre soin de vous.

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