Journal de bord du 17 au 30 novembre

Le poulpe migrateur continue sa progression vers le Sud à la recherche du soleil et des cités perdues ou en passe de l’être. Hasankayef, cité troglodyte, bâtie il y a plusieurs milliers d’années. Habitée jusqu’aux années soixante-dix, bientôt sous les eaux. La faute au nouveau super barrage super sonique qui sera fini de construire très prochainement. L’équipage octopédique n’est pas certain d’avoir compris – exactement – pourquoi il sera possible de voguer au-dessus des restes de la ville dans moins d’un an mais l’invitation à manger d’un jeune guide nous a quand même un peu éclairé. Tout ça est un peu compliqué. Alors asseyons-nous, prenons un thé et causons.

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Longeant la vallée du Tigre la ou les vieilles villes, on ne sait plus trop, s’étendent sur une superficie impressionnante. Plus creusées que bâties les anciennes maisons sont des grottes blotties dans les falaises auxquelles on accède par toute une série de sentiers. Au milieu de vestiges urbains un système de canaux permettait et permet encore aujourd’hui de transporter l’eau sur plusieurs kilomètres à même la roche. Un sacré boulot. Et au cœur de la nouvelle ville, à l’intersection de deux vallées anciennement habitées et du Tigre se tiennent les restes de la forteresse. Difficile de se souvenir des noms de tous les peuples, rois et autres potentats locaux ayant fréquenté ces murs mais on peut citer de mémoire quelques Ourartéens, une poignée de Hittites, les Grecs,  les Romains qui ont laissé un pont, les ottomans des mosquées, les chaldéens ou syriaques des restes d’églises, des fresques et pour beaucoup leurs peaux et enfin les Kurdes qui ne devraient pas tarder à abandonner les maisons construites par le gouvernement turc il y moins de cinquante ans quand ils ont été forcés de quitter leur habitat troglodytique.

Difficile de comprendre pourquoi le gouvernement fait aussi peu de cas d’Hasankayef, de son engloutissement et de sa disparition prochaine malgré les innombrables bâtiments historiques, difficile aussi de ne pas y voir comme notre guide une volonté directe de déplacer et de disperser les villageois kurdes dans de vastes centres urbains anonymes. Et dur pour nous de ne pas replacer ce barrage dans le projet plus vaste du GAP, une politique de grands travaux devant servir à développer le sud-est de la Turquie, qui tout au long de notre chemin s’est plus apparentée à une destruction systématique du paysage. Autoroutes quatre voies au milieu de nulle part, abondance étrange de carrières à ciel ouvert, fracture systématique de la moindre colline, rivières détournées, zones résidentielles neuves et désertes déconnectées de tout projet urbain dans une surenchère d’asphalte, de béton et d’acier. La Turquie se fait l’impression d’un pays neuf, moins de cent ans ! Alors à quoi bon garder les traces de ce passé qui n’est pas tout à fait le sien, surtout si ces traces ne servent pas à l’accroissent de la richesse produite et représentent autant de freins au développement économique sans limite, autant d’obstacles à la création de la jeune Turquie. Les partisans d’une croissance infinie et les nostalgiques des trente « glorieuses » se réjouiront certainement d’un voyage en Anatolie les décroissants, les écolos, les amateurs de vieilles pierres, nous et beaucoup d’autres nous grinçons chaque jour un peu plus des dents.

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Pourtant difficile de ne pas aimer la Turquie. L’hospitalité demeure un des piliers de la société et tous les jours nous sommes invités à partager un thé, à venir manger, à rester dormir ou à venir discuter pour quelques minutes. La curiosité sans fin de nos hôtes et notre turc bredouillant nous permettent de nous imprégner chaque jour un peu plus du pays.

Chaque ville nous apporte son lot de découvertes et nous oblige à nous plonger plus encore dans l’Histoire. Après Hasankayef nous faisons étape à Midyat. Ancienne ville chaldéenne ou syriaque, l’une des branches primitive du christianisme dont les membres parlent encore l’araméen. Malgré la déportation et le massacre de la plus grande partie de la population dans les dernières années de l’Empire Ottoman, un petit foyer chrétien subsiste encore dans un décor de pierres jaunes et de cavistes. Un syriaque revenu récemment d’un exil australien nous explique qu’à la suite des massacres orchestrés par les forces ottomanes les Kurdes se sont approprié les maisons laissées vides. Le procès pour récupérer ses biens n’a pas l’air facile.

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Fort de ses quelques éclaircissements sur les liens qui unissent aujourd’hui arméniens, chaldéens, kurdes et turcs nous arpentons la vieille ville de pierre. Quelques enfants en formation pour la prochaine intifada nous arrosent d’un jet de caillou mais heureusement pour nos oreilles le cours sur la précision n’a pas encore été validé. L’ambiance un peu tendue de début de soirée et les recommandations de la police nous poussent à mettre toutes les tentacules dehors au petit matin pour rejoindre à quelques kilomètres de la frontière syrienne, Mardin.

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Même décor de pierres dorées et de soleil. Nous sommes réellement remontés dans les saisons et nous retrouvons avec bonheur l’automne et même quelques rayons d’été. Des figues se cachent encore sur les branches et les grenades sont accessibles. La ville est calme et belle, la vue sur la plaine fertile qui s’étend du Tigre à l’Euphrate splendide.

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Pour clôturer notre tour des villes de pierre nous passons par Dyarbakir et ses ruelles étroites ceintes d’une immense muraille. La capitale des kurdes de Turquie est animée d’une effervescence sans pareille. Le bazar immense et les pâtisseries aussi savoureuses que nombreuses. La tête et le ventre bien pleins nous prenons le temps de ne rien faire.

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2 réflexions au sujet de « Journal de bord du 17 au 30 novembre »

  1. Wouah trop la classe le retour en Turquie ! Et puis la région Kurde que je n’ai pas visité… tout le monde me parle de Hasan Kayef ça doit vraiment valoir le détour. Amusez vous bien avec toutes les contradiction du pays.
    Görüşürüz arkadaşlarım

  2. Je crois que mon commentaire précédent a merdé, mais l’idée c’est que c’est cool que vous soyez en Turquie les amis.
    Faites attention de ne pas tolber amoureux du Şalgam et tout ira bien pour vous.

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