Journal de bord du 7 au 20 décembre

Assez vadrouillé, il est temps de se poser. Voici le premier épisode d’une longue série d’  « Un poulpe à la ferme ».

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En échange du gîte et du couvert nous offrons nos services de joyeux blagueurs mais aussi de chauffeurs de brouette, creuseurs, cuisiniers, trieurs de kakis et plein de choses encore dans une ferme près de Mersin, au sud Est de la Turquie. Un autre bénévole est là aussi, il s’appelle Masa, il vient tout droit du Japon et s’est pris une année sabbatique.

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Le fermier chez qui nous allons s’appelle Kenan, il a 26 ans toutes ses dents et une moustache parce qu’il est turc. Kénan est aussi  Kémaliste. Il voue un culte à  Mustafa Kémal, le héros national qui a réformé il y a presque cent ans « l’homme malade de l’Europe », mis fin à l’empire Ottoman et créé la Turquie actuelle. Comme son idole il est persuadé que l’Islam confine les turcs dans un obscurantisme débile et moyenâgeux, que les arméniens sont autant de traitres à la patrie, les kurdes autant de bergers rétrogrades et les arabes des paresseux oisifs. Sinon, Kénan ne connaît pas grand-chose aux animaux ni à la nature et a décidé de lancer son exploitation bio pour fuir son destin d’ingénieur en bâtiment tout tracé par papa qui a une grosse boîte de BTP mais aussi parce qu’il pense qu’il est meilleur pour la santé de manger des produits bio. Il a l’air de s’en foutre plutôt pas mal de la nature.IMG_3419

Rapidement nous nous retrouvons à travailler dans une structure dont la logique nous échappe. Les vaches à lait sont confinées dans un tout petit espace, ne sortent jamais, ne voient jamais la lumière du jour et pataugent dans dix bons centimètres de bouse. Même topo pour les veaux, à une différence près, eux bénéficient toute la journée de la douce chaleur du soleil. Les chiens sont enchainés aux portails, ne disposant que d’un ou deux mètres de laisse, jamais ils ne sont détachés.

On ne parlera pas des conditions d’hygiène déplorables autour de la traite, ce serait trop long.

Seuls les poulets ont la belle vie, biens nourris et libres de gambader où bon leur semble.

Malgré le regard plutôt négatif que nous portons sur cette ferme nous décidons, après de longs débats de rester. Parce qu’il y a quelque chose de très touchant chez ce Kenan qui n’y connait rien, qui a envie de bien faire mais qui très, voire trop, souvent se plante. Parce qu’il est très à l’écoute, dès que l’on suggère d’opérer le moindre changement, s’il peut le faire il le fait. Et aussi parce qu’il fait partie de la catégorie des vrais gentils.

Comme tout fonctionne de traviole du boulot il y en a. Alors on trait les vaches, on les nourrit, on dégage les allées, on trie les kakis, on prépare à manger, on nettoie, on vide la bouse des vaches, on coupe les mauvaises herbes, on promène les chiens, et on ne trouve pas le temps de s’ennuyer !

Parfois on va en ville prendre une bonne bouffée de béton, l’occasion de passer voir la maman de notre hôte qui tient un petit restaurant. On y mange très très bien, on peut s’y faire lire l’avenir dans le marc de café et elle nous apprend à cuisiner quelques recettes bien d’ici.

A la ferme vit une famille syrienne sans-papier, ultra conservatrice qui a dû fuir la guerre et que notre Kémaliste emploie et dorlote. Le mari est employé comme aide à la ferme, leur enfant est étrangement silencieux et il nous faudra deux jours pour voir son épouse qui n’ose pas se montrer devant des inconnus. Le fossé culturel est énorme. Les incompréhensions mutuelles souvent là mais tout ce monde cohabite plutôt bien que mal. Plus les jours passent plus on s’attarde à discuter autour du feu, on fait une projection, on dîne ensemble… Chacun exprime son avis que personne d’autre ne partage mais que tout le monde écoute, tout y passe, virginité avant le mariage, lapidation post-adultère, mariage homosexuel, génocide arménien, Europe = filles faciles, la Turquie est en train de devenir un état islamique, vive Bachar Al-Assad, à mort Bachar Al-Assad.

Pendant ce temps-là, dans la famille syrienne les choses se compliquent, Mohamed commence à s’intéresser aux techniques de drague venues de l’Ouest tandis que sa femme semble de moins en moins goûter à la vie de fermière. Elle n’a qu’une envie, celle de le quitter, et puis comme si cela était trop simple elle annonce qu’elle est de nouveau enceinte. Et voilà notre pauvre Kenan essayant de régler au mieux leurs tensions. Mais comme son truc à lui c’est de faire des bourdes, tout ce qu’il tentera ne fera que mettre de l’huile sur le feu. On ne sait plus trop où se mettre, quelle attitude adopter. Ce drame familial sera pourtant vite chassé par un autre évènement. Un matin, au réveil, nous retrouvons deux veaux morts. La faute à qui, la faute à quoi on ne saura jamais vraiment, la nuit suivante un troisième rend l’âme.

Lorsque l’on quitte la ferme tout ne semble tenir qu’à un fil. On s’est promis d’y retourner fin janvier voir comment les choses ont évolué, mais on se dit quand même, que c’est sacrément stressant la vie de fermier.

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